Des tirages oscillant entre le photomaton de collégien et le selfie avaient été collés sur le sol de la place.
Le lendemain, les personnes pressées traversèrent le champ d’imprimés humidifiés par une bruine persistante. Le fin papier délavé s’est altéré voire déchiré sous leurs pas. Certains visages ont été partiellement effacés, d’autres se sont déformés, ont éclaté, sont devenus méconnaissables. Ceux qui grimaçaient devant l’appareil photo pour se donner une contenance se sont mis à apparaître pensifs, étonnés, interrogateurs, inquiets, paniqués, à orienter vers autre chose qu’eux-mêmes.
Je me suis souvenu des peintres représentant la réussite sociale des marchands et banquiers en les plaçant dans des intérieurs cossus. Des commandes princières pour afficher et diffuser un pouvoir. Du portrait de Monsieur Bertin par Ingres décrivant la classe montante de la bourgeoisie en France : le portrait tend à travers la personne représentée à atteindre une dimension qui l’outrepasse.
Et à l’extrême, il élabore une fiction : avec la lumière de la grande époque du cinéma, le studio Harcourt construit une image qui prime sur le sujet photographié. Le portrait invente et développe plutôt qu’il ne rend strictement compte d’une réalité. Il est communication, publicité et reconnaissance sociale voire propagande.
Mais que dit-il de la personne ? Autrement dit, le portrait existe-t-il ? Est-ce un hasard s’il définit un angle rapproché du visage et une orientation verticale du cadre ?
Ainsi est née la série Desportraits : non pas des portraits d’individus, mais une cour des miracles aux acteurs cousins des têtes peintes par Francis Bacon et de certains personnages de Quino entraînant une plongée dans des dimensions en nous qui nous transcendent : la peur voire l’angoisse face à ce qui ne s’explique pas et ne se maîtrise pas dont les grands exemples sont le néant et le chaos sur lesquels nous nous sommes construits psychologiquement. Chaque visage a cessé d’être celui d’un individu pour renvoyer au pire universel qui puisse nous arriver : l’excès du déséquilibre faisant basculer dans la chute, la destruction et la mort. Et par contre-coup ne signale-t-il pas l’impérieuse nécessité de l’équilibre ? Chacun renvoie à un être profond pour devenir expression de la nature humaine, portrait de l’humain de toujours et de l’humanité d’aujourd’hui prise dans les rets de l’incertitude.
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