Sous l’effet d’un angle, d’une lumière, d’un moment, les photos parfois cessent partiellement voire totalement de représenter un sujet appréhendable par le regard au profit d’une apesanteur formelle. Il n’y a plus de sens que le spectateur puisse saisir…
Au « Qu’est-ce que c’est ? » répond l’impossibilité de discriminer. Ça peut être n’importe quoi, c’est d’abord rien. Mais après la stupeur, l’ordre s’inverse. L’abstraction se met à agir comme une ouverture massive de la représentation qui émancipe le spectateur vers une infinité de possibles. C’est la puissance de l’informel qui s’instille en lui. A défaut de recevoir et de percevoir, il doit, peut et va construire sa représentation en puisant en lui.
Ne s’agit-il pas de l’offre la plus extrême de la photographie puisqu’elle gomme la primeur de la figuration ? Mais n’est-ce pas aussi la plus difficile pour le spectateur comme pour le créateur ? Parce que le premier n’est plus accompagné dans une histoire et qu’aucun repère ne lui est davantage fourni. Parce que le réel offre au second peu de sujet permettant une déconstruction de la représentation et que la démarche s’inscrit à contresens de la raison d’être de la photographie. Enfin parce que la béance du rien préfigurant le chaos d’où l’on vient et où l’on retournera, provoque vertige et répulsion qui le rendent difficile à approcher et encore plus à dompter.
Mais cette offre n’est-elle pas la possibilité de découvertes personnelles, de reconsidérations, de renaissance peut-être, donc d’émotions et d’espoirs face à un enfermement de pensée ou d’être qui gagnent et un désespoir qui ruine ? Il ne s’agit plus pour le spectateur de suivre la faille détectée dans la représentation pour se glisser derrière le miroir. Il s’agit d’aller à soi-même par une tabula rasa qui inquiète d’abord pour revigorer ensuite. C’est une respiration profonde. C’est la liberté.
Mais la liberté n’est-elle pas ce qu’il y a de plus difficile ?
Voir-